2012-07-10 - 22h34 #manifencours78 (Sherbrooke est)

L’insurrection qui vient, par le « comité invisible » [extraits choisis]

extraits choisis de L’insurrection qui vient, par le « comité invisible ».

Éditions La Fabrique, 2007-2009.

http://zinelibrary.info/files/pdf_Insurrection.pdf
http://www.mecanopolis.org/wp-content/uploads/2008/11/pdf_insurrection.pdf

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« Sous quelque angle qu’on le prenne, le présent est sans issue. Ce n’est pas la moindre de ses vertus. À ceux qui voudraient absolument espérer, il dérobe tout appui. Ceux qui prétendent détenir des solutions sont démentis dans l’heure. »
p.7

« En fait de solution, la pression pour que rien ne se passe, et avec elle le quadrillage policier du territoire, ne vont cesser de s’accentuer. Le drone qui, de l’aveu même de la police, a survolé le 14 juillet dernier la Seine-Saint-Denis dessine le futur en couleurs plus franches que toutes les brumes humanistes. Que l’on ait pris le soin de préciser qu’il n’était pas armé énonce assez clairement dans quelle voie nous sommes engagés. »
p.10-11

« L’impasse du présent, partout perceptible, est partout déniée. Jamais tant de psychologues, de sociologues et de littérateurs ne s’y seront employés, chacun dans son jargon spécial où la conclusion est spécialement manquante. »
p.11

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« L’injonction, partout, à «être quelqu’un» entretient l’état pathologique qui rend cette société nécessaire. L’injonction à être fort produit la faiblesse par quoi elle se maintient, à tel point que tout semble prendre un aspect thérapeutique, même travailler, même aimer. Tous les «ça va?» qui s’échangent en une journée font songer à autant de prises de température que s’administrent les uns aux autres une société de patients. »
p.14

« Notre sentiment d’inconsistance n’est que l’effet de cette bête croyance dans la permanence du Moi, et du peu de soin que nous accordons à ce qui nous fait. »

« L’Occident avance partout, comme son cheval de Troie favori, cette tuante antinomie entre le Moi et le monde, l’individu et le groupe, entre attachement et liberté.
La liberté n’est pas le geste de se défaire de nos attachements, mais la capacité pratique à opérer sur eux, à s’y mouvoir, à les établir ou à les trancher.
La famille n’existe comme famille, c’est-à-dire comme enfer, que pour celui qui a renoncé à en altérer les mécanismes débilitants, ou ne sait comment faire.
La liberté de s’arracher a toujours été le fantôme de la liberté.
On ne se débarrasse pas de ce qui nous entrave sans perdre dans le même temps ce sur quoi nos forces pourraient s’exercer. »
p.16

« Contrairement à ce que l’on nous répète depuis l’enfance, l’intelligence, ce n’est pas de savoir s’adapter – ou si c’est une intelligence, c’est celle des esclaves.
Notre inadaptation, notre fatigue ne sont des problèmes que du point de vue de ce qui veut nous soumettre. »
p.18

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« La vérité, c’est que nous avons été arrachés en masse à toute appartenance, que nous ne sommes plus de nulle part, et qu’il résulte de cela, en même temps qu’une inédite disposition au tourisme, une indéniable souffrance. »
p.19-20

« Appeler «société» le peuple d’étrangers au milieu duquel nous vivons est une telle usurpation que même les sociologues songent à renoncer à un concept qui fut, pendant un siècle, leur gagne-pain. »
p.23

« De flirt en divorce, de concubinage en recomposition, chacun ressent l’inanité du triste noyau familial, mais la plupart semblent juger qu’il serait plus triste encore d’y renoncer. La famille, ce n’est plus tant l’étouffement de l’emprise maternelle ou le patriarcat des tartes dans la gueule que cet abandon infantile à une dépendance cotonneuse, où tout est connu, ce moment d’insouciance face à un monde dont nul ne peut plus nier qu’il s’écroule, un monde où «devenir autonome» est un euphémisme pour «avoir trouvé un patron». »
p.24-25

« Le couple est comme le dernier échelon de la grande débâcle sociale. C’est l’oasis au milieu du désert humain. On vient y chercher sous les auspices de l’«intime» tout ce qui a si évidemment déserté les rapports sociaux contemporains: la chaleur, la simplicité, la vérité, une vie sans théâtre ni spectateur. »
p.25

« Dans la mort du couple, nous voyons naître de troublantes formes d’affectivité collective, maintenant que le sexe est usé jusqu’à la corde, que la virilité et la féminité ont tout de vieux costumes mités, que trois décennies d’innovations pornographiques continues ont épuisé tous les attraits de la transgression et de la libération. Ce qu’il y a d’inconditionnel dans les liens de parenté, nous comptons bien en faire l’armature d’une solidarité politique aussi impénétrable à l’ingérence étatique qu’un campement de gitans. »
p.26

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« Nous ne sommes pas cyniques, nous sommes juste réticents à nous faire abuser. »
p.30

« Le désastre, ici, est préalable : il réside dans tout ce qu’il a fallu détruire, dans tous ceux qu’il a fallu déraciner pour que le travail finisse par apparaître comme la seule façon d’exister.
L’horreur du travail est moins dans le travail lui-même que dans le ravage méthodique, depuis des siècles, de tout ce qui n’est pas lui: familiarités de quartier, de métier, de village, de lutte, de parenté, attachement à des lieux, à des êtres, à des saisons, à des façons de faire et de parler. »

« Là réside le paradoxe actuel : le travail a triomphé sans reste de toutes les autres façons d’exister, dans le temps même où les travailleurs sont devenus superflus. »
p.31

« La menace d’une démobilisation générale est le spectre qui hante le système de production présent. »
p.33-34

« Cette population flottante doit être occupée, ou tenue.
Or on n’a pas trouvé à ce jour de meilleure méthode disciplinaire que le salariat.
Il faudra donc poursuivre le démantèlement des «acquis sociaux» afin de ramener dans le giron salarial les plus rétifs, ceux qui ne se rendent que face à l’alternative entre crever de faim et croupir en taule. »
p.34

« Travailler, aujourd’hui, se rattache moins à la nécessité économique de produire des marchandises qu’à la nécessité politique de produire des producteurs et des consommateurs, de sauver par tous les moyens l’ordre du travail. »
p.34-35

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« À force, on a compris ceci : ce n’est pas l’économie qui est en crise, c’est l’économie qui est la crise;
ce n’est pas le travail qui manque, c’est le travail qui est en trop; tout bien pesé, ce n’est pas la crise, mais la croissance qui nous déprime. »
p.49

« Le capitalisme a désintégré à son profit tout ce qui subsistait de liens sociaux, il se lance maintenant dans leur reconstruction à neuf sur ses propres bases. »
p.56

« «Revaloriser les aspects non économiques de la vie» est un mot d’ordre de la décroissance en même temps que le programme de réforme du Capital. »
p.57

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« La situation est la suivante: on a employé nos pères à détruire ce monde, on voudrait maintenant nous faire travailler à sa reconstruction et que celle-ci soit, pour comble, rentable. »
p.60

« C’est que l’environnement a ce mérite incomparable d’être, nous dit-on, le premier problème global qui se pose à l’humanité. Un problème global, c’est-à-dire un problème dont seuls ceux qui sont organisés globalement peuvent détenir la solution. Et ceux-là, on les connaît. Ce sont les groupes qui depuis près d’un siècle sont à l’avant-garde du désastre et comptent bien le rester, au prix minime d’un changement de logo. »
p.61-62

« L’écologie n’est pas seulement la logique de l’économie totale, c’est aussi la nouvelle morale du Capital. L’état de crise interne du système et la rigueur de la sélection en cours sont tels qu’il faut à nouveau un critère au nom duquel opérer de pareils tris. L’idée de vertu n’a jamais été, d’époque en époque, qu’une invention du vice. »
p.63

« On ne pourrait, sans l’écologie, justifier l’existence dès aujourd’hui de deux filières d’alimentation, l’une «saine et biologique» pour les riches et leurs petits, l’autre notoirement toxique pour la plèbe et ses rejetons promis à l’obésité. L’hyper-bourgeoisie planétaire ne saurait faire passer pour respectable son train de vie si ses derniers caprices n’étaient pas scrupuleusement «respectueux de l’environnement».
Sans l’écologie, rien n’aurait encore assez d’autorité pour faire taire toute objection aux progrès exorbitants du contrôle. »
p.63-64

« Tout est à renverser dans les discours écologistes. Là où ils parlent de «catastrophes» pour désigner les dérapages du régime actuel de gestion des êtres et des choses, nous ne voyons que la catastrophe de son si parfait fonctionnement.
La plus grande vague de famine connue jusqu’alors dans la zone tropicale (1876-1879) coïncide avec une sécheresse mondiale, mais surtout avec l’apogée de la colonisation. La destruction des mondes paysans et des pratiques vivrières avait fait disparaître les moyens de faire face à la pénurie. Plus que le manque d’eau, ce sont les effets de l’économie coloniale en pleine expansion qui ont couvert de millions de cadavres décharnés toute la bande tropicale.
Ce qui se présente partout comme catastrophe écologique n’a jamais cessé d’être, en premier lieu, la manifestation d’un rapport au monde désastreux. »
p.65

« Le paradoxe présent de l’écologie, c’est que sous prétexte de sauver la Terre, elle ne sauve que le fondement de ce qui en a fait cet astre désolé. »
« La régularité du fonctionnement mondial recouvre en temps normal notre état de dépossession proprement catastrophique. Ce que l’on appelle «catastrophe» n’est que la suspension forcée de cet état, l’un de ces rares moments où nous regagnons quelque présence au monde. »
p.66

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« En un siècle, la liberté, la démocratie et la civilisation ont été ramenées à l’état d’hypothèses. Tout le travail des dirigeants consiste dorénavant à ménager les conditions matérielles et morales, symboliques et sociales où ces hypothèses sont à peu près validées, à configurer des espaces où elles ont l’air de fonctionner. Tous les moyens sont bons à cette fin, y compris les moins démocratiques, les moins civilisés, les plus sécuritaires. »
p.70-71

« Il ne faut pas s’étonner, après cela, que l’on y délire si souvent le monde dans les hôpitaux psychiatriques à partir des figures politiques, que l’on s’entende pour voir dans nos dirigeants l’origine de tous nos maux, que l’on se plaise tant à grogner contre eux et que cette façon de grogner soit l’acclamation par quoi nous les intronisons comme nos maîtres. Car ici on ne se soucie pas de la politique comme d’une réalité étrangère mais comme d’une part de soi-même. La vie dont nous investissons ces figures est celle-là même qui nous a été ravie. »
p.72

« La littérature est en France l’espace que l’on a souverainement accordé au divertissement des castrés. Elle est la liberté formelle que l’on a concédée à ceux qui ne se font pas au néant de leur liberté réelle. »
p.72

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« L’Occident, c’est cette civilisation qui a survécu à toutes les prophéties sur son effondrement par un singulier stratagème. Comme la bourgeoisie a dû se nier en tant que classe pour permettre l’embourgeoisement de la société, de l’ouvrier au baron. Comme le capital a dû se sacrifier en tant que rapport salarial pour s’imposer comme rapport social, devenant ainsi capital culturel et capital santé autant que capital financier. Comme le christianisme a dû se sacrifier en tant que religion pour se survivre comme structure affective, comme injonction diffuse à l’humilité, à la compassion et à l’impuissance, l’Occident s’est sacrifié en tant que civilisation particulière pour s’imposer comme culture universelle. L’opération se résume ainsi: une entité à l’agonie se sacrifie comme contenu pour se survivre en tant que forme.

L’individu en miettes se sauve en tant que forme grâce aux technologies «spirituelles» du coaching. Le patriarcat, en chargeant les femmes de tous les pénibles attributs du mâle : volonté, contrôle de soi, insensibilité. La société désintégrée, en propageant une épidémie de sociabilité et de divertissement. Ce sont ainsi toutes les grandes fictions périmées de l’Occident qui se maintiennent par des artifices qui les démentent point par point.

Il n’y a pas de «choc des civilisations». Ce qu’il y a, c’est une civilisation en état de mort clinique, sur laquelle on déploie tout un appareillage de survie artificielle, et qui répand dans l’atmosphère planétaire une pestilence caractéristique. À ce point, il n’y a pas une seule de ses «valeurs» à quoi elle arrive encore à croire en quelque façon, et toute affirmation lui fait l’effet d’un acte d’impudence, d’une provocation qu’il convient de dépecer, de déconstruire, et de ramener à l’état de doute. L’impérialisme occidental, aujourd’hui, c’est celui du relativisme, du «c’est ton point de vue», c’est le petit regard en coin ou la protestation blessée contre tout ce qui est assez bête, assez primitif ou assez suffisant pour croire encore à quelque chose, pour affirmer quoi que ce soit. »
p.76-77

« Le scandale, il y a un siècle, résidait dans toute négation un peu tapageuse, elle réside aujourd’hui dans toute affirmation qui ne tremble pas. »
p.78

« Aucun ordre social ne peut durablement se fonder sur le principe que rien n’est vrai. Aussi, il faut le faire tenir. L’application à toute chose, de nos jours, du concept de «sécurité» exprime ce projet d’intégrer aux êtres mêmes, aux conduites et aux lieux l’ordre idéal à quoi ils ne sont plus prêts à se soumettre. «Rien n’est vrai» ne dit rien du monde, mais tout du concept occidental de vérité. La vérité, ici, n’est pas conçue comme un attribut des êtres ou des choses, mais de leur représentation. Est tenue pour vraie une représentation conforme à l’expérience. »
p.78

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« Voilà. Nous avons un cadavre sur le dos, mais on ne s’en débarrasse pas comme ça.
Il n’y a rien à attendre de la fin de la civilisation, de sa mort clinique.
Telle quelle, elle ne peut intéresser que les historiens.
C’est un fait, il faut en faire une décision.
Les faits sont escamotables, la décision est politique.
Décider la mort de la civilisation, prendre en main comment cela arrive: seule la décision nous délestera du cadavre. »
p.79-80

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« Une insurrection, nous ne voyons même plus par où ça commence. Soixante ans de pacification, de suspension des bouleversements historiques, soixante ans d’anesthésie démocratique et de gestion des événements ont affaibli en nous une certaine perception abrupte du réel, le sens partisan de la guerre en cours. C’est cette perception qu’il faut recouvrer, pour commencer.

Il n’y a pas à s’indigner du fait que s’applique depuis cinq ans une loi aussi notoirement anticonstitutionnelle que la loi sur la Sécurité quotidienne. Il est vain de protester légalement contre l’implosion achevée du cadre légal. Il faut s’organiser en conséquence.

Il n’y a pas à s’engager dans tel ou tel collectif citoyen, dans telle ou telle impasse d’extrême gauche, dans la dernière imposture associative. Toutes les organisations qui prétendent contester l’ordre présent ont elles-mêmes, en plus fantoche, la forme, les moeurs et le langage d’États miniatures. Toutes les velléités de «faire de la politique autrement» n’ont jamais contribué, à ce jour, qu’à l’extension indéfinie des pseudopodes étatiques.

Il n’y a plus à réagir aux nouvelles du jour, mais à comprendre chaque information comme une opération dans un champ hostile de stratégies à déchiffrer, opération visant justement à susciter chez tel ou tel, tel ou tel type de réaction; et à tenir cette opération pour la véritable information contenue dans l’information apparente.

Il n’y a plus à attendre – une éclaircie, la révolution, l’apocalypse nucléaire ou un mouvement social. Attendre encore est une folie. La catastrophe n’est pas ce qui vient, mais ce qui est là. Nous nous situons d’ores et déjà dans le mouvement d’effondrement d’une civilisation. C’est là qu’il faut prendre parti.

Ne plus attendre, c’est d’une manière ou d’une autre entrer dans la logique insurrectionnelle. C’est entendre à nouveau, dans la voix de nos gouvernants, le léger tremblement de terreur qui ne les quitte jamais. Car gouverner n’a jamais été autre chose que repousser par mille subterfuges le moment où la foule vous pendra, et tout acte de gouvernement rien qu’une façon de ne pas perdre le contrôle de la population.

Nous partons d’un point d’extrême isolement, d’extrême impuissance. Tout est à bâtir d’un processus insurrectionnel.
Rien ne paraît moins probable qu’une insurrection, mais rien n’est plus nécessaire. »

p.82-84

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« Une vérité n’est pas une vue sur le monde mais ce qui nous tient liés à lui de façon irréductible.
Une vérité n’est pas quelque chose que l’on détient mais quelque chose qui nous porte.
Elle me fait et me défait, elle me constitue et me destitue comme individu, elle m’éloigne de beaucoup et m’apparente à ceux qui l’éprouvent. »
p.85

« En fait, tout processus insurrectionnel part d’une vérité sur laquelle on ne cède pas.
Il s’est vu à Hambourg, dans le cours des années 1980, qu’une poignée d’habitants d’une maison occupée décide que dorénavant il faudrait leur passer sur le corps pour les expulser. Il y eut un quartier assiégé de tanks et d’hélicoptères, des journées de bataille de rue, des manifestations monstres – et une mairie qui, finalement, capitula. Georges Guingouin, le «premier maquisard de France», n’eut en 1940 pour point de départ que la certitude de son refus de l’occupation. Il n’était alors, pour le Parti communiste, qu’un «fou qui vit dans les bois»; jusqu’à ce qu’ils soient 20000, de fous à vivre dans les bois, et à libérer Limoges. »
p.86

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« On nous a fait à une idée neutre de l’amitié, comme pure affection sans conséquence. Mais toute affinité est affinité dans une commune vérité. Toute rencontre est rencontre dans une commune affirmation, fût-ce celle de la destruction. On ne se lie pas innocemment dans une époque où tenir à quelque chose et n’en pas démordre conduit régulièrement au chômage, où il faut mentir pour travailler, et travailler, ensuite, pour conserver les moyens du mensonge. »
p.86-87

« Nous avons la totalité de l’espace social pour nous trouver. Nous avons les conduites quotidiennes d’insoumission pour nous compter et démasquer les jaunes. Nous avons l’hostilité à cette civilisation pour tracer des solidarités et des fronts à l’échelle mondiale. »
p.87

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« Ne rien attendre des organisations.
Se défier de tous les milieux existants, et d’abord d’en devenir un »

« En toute chose comme en chacun de leurs échelons, c’est d’abord de leur survie en tant qu’organisations qu’elles s’occupent, et de rien d’autre. Leurs trahisons répétées leur ont donc le plus souvent aliéné l’attachement de leur propre base. Et c’est pourquoi l’on y rencontre parfois quelques êtres estimables. Mais la promesse que contient la rencontre ne pourra se réaliser qu’au dehors de l’organisation et, nécessairement, contre elle. »
p.87-88

« Bien plus redoutables sont les milieux, avec leur texture souple, leurs ragots et leurs hiérarchies informelles. Tous les milieux sont à fuir. Chacun d’entre eux est comme préposé à la neutralisation d’une vérité. Les milieux littéraires sont là pour étouffer l’évidence des écrits. Les milieux libertaires celle de l’action directe. Les milieux scientifiques pour retenir ce que leurs recherches impliquent dès aujourd’hui pour le plus grand nombre. Les milieux sportifs pour contenir dans leurs gymnases les différentes formes de vie que devraient engendrer les différentes formes de sport. Sont tout particulièrement à fuir les milieux culturels et les milieux militants. Ils sont les deux mouroirs où viennent traditionnellement s’échouer tous les désirs de révolution. La tâche des milieux culturels est de repérer les intensités naissantes et de vous soustraire, en l’exposant, le sens de ce que vous faites; la tâche des milieux militants, de vous ôter l’énergie de le faire. »
p.88-89

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« Ce qui est étrange n’est pas que des êtres qui s’accordent forment une commune, mais qu’ils restent séparés. Pourquoi les communes ne se multiplieraient pas à l’infini? Dans chaque usine, dans chaque rue, dans chaque village, dans chaque école. »

« Mais des communes qui accepteraient d’être ce qu’elles sont là où elles sont. (…)
Des communes qui ne se définiraient pas – comme le font généralement les collectifs – par un dedans et un dehors, mais par la densité des liens en leur sein. Non par les personnes qui les composent, mais par l’esprit qui les anime. »
p.89-90

Une commune se forme chaque fois que quelques-uns, affranchis de la camisole individuelle, se prennent à ne compter que sur eux-mêmes et à mesurer leur force à la réalité.
Toute grève sauvage est une commune, toute maison occupée collectivement sur des bases nettes est une commune, les comités d’action de 68 étaient des communes comme l’étaient les villages d’esclaves marrons aux États-Unis, ou bien encore radio Alice, à Bologne, en 1977. Toute commune veut être à elle-même sa propre base. Elle veut dissoudre la question des besoins. Elle veut briser, en même temps que toute dépendance économique, toute sujétion politique, et dégénère en milieu dès qu’elle perd le contact avec les vérités qui la fondent. Il y a toutes sortes de communes, qui n’attendent ni le nombre, ni les moyens, encore moins le «bon moment» qui ne vient jamais, pour s’organiser. »
p.90-91

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« Mais cet ensemble n’est encore qu’une partie de toutes les intuitions, de tous les savoir-faire, de cette ingéniosité propre aux bidonvilles qu’il nous faudra bien déployer si nous comptons repeupler le désert métropolitain et assurer la viabilité à moyen terme d’une insurrection.
Comment communiquer et se mouvoir dans une interruption totale des flux? Comment restaurer les cultures vivrières des zones rurales jusqu’à ce qu’elles puissent à nouveau supporter les densités de peuplement qu’elles avaient encore il y a soixante ans? Comment transformer des espaces bétonnés en potagers urbains, comme Cuba l’a fait pour pouvoir soutenir l’embargo américain et la liquidation de l’URSS? »
p.95

« Notre dépendance à la métropole – à sa médecine, à son agriculture, à sa police – est telle, à présent, que nous ne pouvons l’attaquer sans nous mettre en péril nous-mêmes.
C’est la conscience informulée de cette vulnérabilité qui fait l’autolimitation spontanée des mouvements sociaux actuels, qui fait redouter les crises et désirer la «sécurité».
C’est par elle que les grèves ont troqué l’horizon de la révolution pour celui du retour à la normale.
Se dégager de cette fatalité appelle un long et consistant processus d’apprentissage, des expérimentations multiples, massives. »
p.96

« Le territoire actuel est le produit de plusieurs siècles d’opérations de police. On a refoulé le peuple hors de ses campagnes, puis hors de ses rues, puis hors de ses quartiers et finalement hors de ses halls d’immeuble, dans l’espoir dément de contenir toute vie entre les quatre murs suintants du privé. La question du territoire ne se pose pas pour nous comme pour l’État. Il ne s’agit pas de le tenir.
Ce dont il s’agit, c’est de densifier localement les communes, les circulations et les solidarités à tel point que le territoire devienne illisible, opaque à toute autorité. Il n’est pas question d’occuper, mais d’être le territoire. »
p.97-98

« La règle est simple: plus il y a de territoires qui se superposent sur une zone donnée, plus il y a de circulation entre eux, et moins le pouvoir trouve de prise. Bistrots, imprimeries, salles de sport, terrains vagues, échoppes de bouquinistes, toits d’immeubles, marchés improvisés, kebabs, garages, peuvent aisément échapper à leur vocation officielle pour peu qu’il s’y trouve suffisamment de complicités. L’auto-organisation locale, en surimposant sa propre géographie à la cartographie étatique, la brouille, l’annule; elle produit sa propre sécession. »
p.98

« Le principe des communes n’est pas d’opposer à la métropole et sa mobilité l’enracinement local et la lenteur. Le mouvement expansif de constitution de communes doit doubler souterrainement celui de la métropole. Nous n’avons pas à rejeter les possibilités de déplacement et de communication offertes par les infrastructures marchandes, juste à en connaître les limites. »
p.98

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« La visibilité est à fuir. Mais une force qui s’agrège dans l’ombre ne peut l’esquiver à jamais. Il s’agit de repousser notre apparition en tant que force jusqu’au moment opportun. Car plus tard la visibilité nous trouve, plus forts elle nous trouve. Et une fois entré dans la visibilité, notre temps est compté. Soit nous sommes en état de pulvériser son règne à brève échéance, soit c’est lui qui sans tarder nous écrase. »
p.103

« Nous vivons sous occupation, sous occupation policière. »
p.103

« À mesure qu’elle grandit et rayonne, une commune voit peu à peu les opérations du pouvoir prendre pour cible ce qui la constitue. Ces contre-attaques prennent la forme de la séduction, de la récupération et, en dernier recours, celle de la force brute. L’autodéfense doit être pour les communes une évidence collective, tant pratique que théorique. Parer à une arrestation, se réunir prestement en nombre contre des tentatives d’expulsion, mettre à l’abri l’un des nôtres, ne seront pas des réflexes superflus dans les temps qui viennent. Nous ne pouvons sans cesse reconstruire nos bases. Qu’on cesse de dénoncer la répression, qu’on s’y prépare. »
p.104

« La police n’est pas invincible dans la rue, elle a simplement des moyens pour s’organiser, s’entraîner et tester sans cesse de nouvelles armes. En comparaison, nos armes à nous seront toujours rudimentaires, bricolées et bien souvent improvisées sur place. Elles ne prétendent en aucun cas rivaliser en puissance de feu, mais visent à tenir à distance, à détourner l’attention, à exercer une pression psychologique ou forcer par surprise un passage et gagner du terrain. Toute l’innovation déployée dans les centres de préparation à la guérilla urbaine de la gendarmerie française ne suffit manifestement pas, et ne suffira sans doute jamais à répondre assez promptement à une multiplicité mouvante pouvant frapper à plusieurs endroits à la fois et qui surtout s’efforce de toujours garder l’initiative. »
p.105

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« La commune est l’unité élémentaire de la réalité partisane. Une montée insurrectionnelle n’est peut-être rien d’autre qu’une multiplication de communes, leur liaison et leur articulation. »
p.107

« Tout mouvement social rencontre comme premier obstacle, bien avant la police proprement dite, les forces syndicales et toute cette microbureaucratie dont la vocation est d’encadrer les luttes. Les communes, les groupes de base, les bandes se défient spontanément d’elles. »
p.111

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« Les Organisations sont un obstacle au fait de s’organiser.
En vérité, il n’y a pas d’écart entre ce que nous sommes, ce que nous faisons et ce que nous devenons. Les organisations – politiques ou syndicales, fascistes ou anarchistes – commencent toujours par séparer pratiquement ces aspects de l’existence. Elles ont ensuite beau jeu de présenter leur formalisme stupide comme le seul remède à cette séparation. S’organiser n’est pas donner une structure à l’impuissance. C’est avant tout nouer des liens, des liens qui ne sont pas neutres, des liens terriblement orientés. Le degré d’organisation se mesure à l’intensité du partage, matériel et spirituel. »
p.134-135

« Au moment où des milliers de jeunes gens prennent à coeur de déserter et de saboter ce monde, il faut être stupide comme un flic pour y chercher une cellule financière, un chef, ou une insouciance. »
p.135

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« Un autre réflexe est, au moindre mouvement, de faire une assemblée générale et de voter. C’est une erreur. Le simple enjeu du vote, de la décision à remporter, suffit à changer l’assemblée en cauchemar, à en faire le théâtre où s’affrontent toutes les prétentions au pouvoir. Nous subissons là le mauvais exemple des parlements bourgeois. L’assemblée n’est pas faite pour la décision mais pour la palabre, pour la parole libre s’exerçant sans but. »

« Le besoin de se rassembler est aussi constant, chez les humains, qu’est rare la nécessité de décider. Se rassembler répond à la joie d’éprouver une puissance commune. Décider n’est vital que dans les situations d’urgence, où l’exercice de la démocratie est de toute façon compromis. Pour le reste du temps, le problème n’est celui du «caractère démocratique du processus de prise de décision» que pour les fanatiques de la procédure. »

« Il n’y a pas à critiquer les assemblées ou à les déserter, mais à y libérer la parole, les gestes et les jeux entre les êtres. Il suffit de voir que chacun n’y vient pas seulement avec un point de vue, une motion, mais avec des désirs, des attachements, des capacités, des forces, des tristesses et une certaine disponibilité. Si l’on parvient ainsi à déchirer ce fantasme de l’Assemblée Générale au profit d’une telle assemblée des présences, si l’on parvient à déjouer la toujours renaissante tentation de l’hégémonie, si l’on cesse de se fixer la décision comme finalité, il y a quelques chances que se produise une de ces prises en masse, l’un de ces phénomènes de cristallisation collective où une décision prend les êtres, dans leur totalité ou seulement pour partie. »
p.112-113

« Il n’y a pas à poser une forme idéale à l’action. L’essentiel est que l’action se donne une forme, qu’elle la suscite et ne la subisse pas. Cela suppose le partage d’une même position politique, géographique – comme les sections de la Commune de Paris pendant la Révolution française –, ainsi que le partage d’un même savoir circulant. Quant à décider d’actions, tel pourrait être le principe: que chacun aille en reconnaissance, qu’on recoupe les renseignements, et la décision viendra d’elle-même, elle nous prendra plus que nous ne la prendrons.
La circulation du savoir annule la hiérarchie, elle égalise par le haut. Communication horizontale, proliférante, c’est aussi la meilleure forme de coordination des différentes communes, pour en finir avec l’hégémonie. »
p.114

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« Laisser comme aujourd’hui à deux pour cent de la population le soin de produire l’alimentation de tous les autres est une ineptie historique autant que stratégique. »
p.116

« C’est un des acquis des derniers mouvements qu’une véritable manifestation est dorénavant «sauvage», non déclarée à la préfecture. Ayant le choix du terrain, on aura soin, comme le Black Bloc à Gênes en 2001, de contourner les zones rouges, de fuir l’affrontement direct et, décidant du trajet, de promener les flics au lieu d’être promenés par la police, notamment syndicale, notamment pacifiste. Il s’est vu alors qu’un millier de personnes déterminées fasse reculer des cars entiers de carabinieri pour finalement les incendier.
L’important n’est pas tant d’être le mieux armé que d’avoir l’initiative.
Le courage n’est rien, la confiance dans son propre courage est tout.
Avoir l’initiative y contribue. »
p.117

« Tout incite, cependant, à envisager les confrontations directes comme des points de fixation des forces adverses permettant de temporiser et d’attaquer ailleurs – même tout près. Qu’on ne puisse pas empêcher qu’une confrontation ait lieu n’interdit pas d’en faire une simple diversion. Plus encore qu’aux actions, il faut s’attacher à leur coordination. Harceler la police, c’est faire qu’étant partout, elle ne soit nulle part efficace. »
p.118

« Il n’y a pas d’insurrection pacifique.
Les armes sont nécessaires : il s’agit de tout faire pour en rendre l’usage superflu.
Une insurrection est davantage une prise d’armes, une «permanence armée», qu’un passage à la lutte armée.
On a tout intérêt à distinguer l’armement de l’usage des armes. »
p.118-119

« Dans la distance qui nous en sépare, les armes ont acquis ce double caractère de fascination et de dégoût, que seul leur maniement permet de surmonter.
Un authentique pacifisme ne peut pas être refus des armes, seulement de leur usage.
Être pacifiste sans pouvoir faire feu n’est que la théorisation d’une impuissance.
Ce pacifisme a priori correspond à une sorte de désarmement préventif, c’est une pure opération policière.
En vérité, la question pacifiste ne se pose sérieusement que pour qui a le pouvoir de faire feu.
Et dans ce cas, le pacifisme sera au contraire un signe de puissance, car c’est seulement depuis une extrême position de force que l’on est délivré de la nécessité de faire feu. »
p.119

« Il faut envisager deux types de réactions étatiques.
L’une d’hostilité franche, l’autre plus sournoise, démocratique.
La première appelant la destruction sans phrase, la seconde, une hostilité subtile mais implacable : elle n’attend que de nous enrôler.
On peut être défait par la dictature comme par le fait d’être réduit à ne plus s’opposer qu’à la dictature.
La défaite consiste autant à perdre une guerre qu’à perdre le choix de la guerre à mener. »
p.120

« Dès que les choses deviennent sérieuses, c’est l’armée qui occupe le terrain. Son entrée en action paraît moins évidente. (…)
L’armée dans les rues, c’est une situation insurrectionnelle. L’armée entrée en action, c’est l’issue qui se précipite. Chacun se voit sommé de prendre position, de choisir entre l’anarchie et la peur de l’anarchie. C’est comme force politique qu’une insurrection triomphe. Politiquement, il n’est pas impossible d’avoir raison d’une armée. »
p.120-121

.

« La question, pour une insurrection, est de se rendre irréversible.
L’irréversibilité est atteinte lorsque l’on a vaincu, en même temps que les autorités le besoin d’autorité, en même temps que la propriété le goût de s’approprier, en même temps que toute hégémonie le désir d’hégémonie. C’est pourquoi le processus insurrectionnel contient en lui-même la forme de sa victoire, ou celle de son échec. En fait d’irréversibilité, la destruction n’a jamais suffi. Tout est dans la manière.
Il y a des façons de détruire qui provoquent immanquablement le retour de ce que l’on a anéanti. Qui s’acharne sur le cadavre d’un ordre s’assure de susciter la vocation de le venger. Aussi, partout où l’économie est bloquée, où la police est neutralisée, il importe de mettre le moins de pathos possible dans le renversement des autorités. Elles sont à déposer avec une désinvolture et une dérision scrupuleuses. »
p.121

« Le pouvoir ne se concentre plus en un point du monde, il est ce monde même, ses flux et ses avenues, ses hommes et ses normes, ses codes et ses technologies. Le pouvoir est l’organisation même de la métropole. Il est la totalité impeccable du monde de la marchandise en chacun de ses points. »
p.122

*

« Tout le monde s’accorde. Ça va péter. (…)
On entend toujours plus clairement, sous les propos rassurants, le bruit des préparatifs d’une guerre ouverte. Nul ne peut plus ignorer sa mise en oeuvre affichée, froide et pragmatique, qui ne prend même plus la peine de se présenter comme une opération de pacification. »
p.127

« Un mouvement révolutionnaire ne se répand pas par contamination, mais par résonance. Quelque chose qui se constitue ici résonne avec l’onde de choc émise par quelque chose qui s’est constitué là-bas. Le corps qui résonne le fait selon son mode propre. Une insurrection n’est pas comme l’extension d’une peste ou d’un feu de forêt – un processus linéaire, qui s’étendrait de proche en proche, à partir d’une étincelle initiale.
C’est plutôt quelque chose qui prends corps comme une musique, et dont les foyers, même dispersés dans le temps et dans l’espace, parviennent à imposer le rythme de leur vibration propre. À prendre toujours plus d’épaisseur. Au point que tout retour à la normale ne puisse être désirable, ou même envisageable. »
p.131

« Lorsque nous parlons d’Empire, nous nommons les dispositifs du pouvoir qui, préventivement, chirurgicalement, retiennent tous les devenirs révolutionnaires d’une situation. En cela, l’Empire n’est pas un ennemi qui nous fait face. C’est un rythme qui s’impose, une manière de faire découler et s’écouler la réalité. C’est donc moins un ordre du monde que son écoulement triste, pesant et militaire. »
p.131-132

« Il est désormais de notoriété publique que les situations de crise sont autant d’occasions offertes à la domination de se restructurer. (…)
La crise est une manière de gouverner. Quand ce monde ne semble plus tenir que par l’infinie gestion de sa propre déroute. »
p.132-133

« On voudrait nous voir derrière l’État, mobilisés, solidaires d’un improbable rafistolage de la société. Sauf que nous répugnons tellement à la rejoindre, cette mobilisation, qu’il se pourrait bien que l’on se décide, plutôt, à abattre définitivement le capitalisme. »
p.133

« Ce qui est en guerre, ce ne sont pas des manières variables de gérer la société. Ce sont, irréductibles et irréconciliables, des idées du bonheur et leurs mondes. Le pouvoir le sait, nous aussi. »
p.133

« Le passé nous a donné beaucoup trop de mauvaises réponses pour que nous ne sachions désormais que c’étaient les questions elles-mêmes qui étaient mauvaises. »
p.133

extraits choisis de L’insurrection qui vient, par le « comité invisible ».

Éditions La Fabrique, 2007-2009.

http://zinelibrary.info/files/pdf_Insurrection.pdf
http://www.mecanopolis.org/wp-content/uploads/2008/11/pdf_insurrection.pdf

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