Gombrowicz. PHOTO: EAST NEWS/SIPA PRESS SIPA ICONO

Witold Gombrowicz et le Québec

J’ai toujours trouvé que Witold Gombrowicz, un de mes auteurs fétiches, lorsqu’il s’exprimait sur l’idée de nation, ciblait avec une justesse impressionnante des problèmes et complexes qui sont exactement les mêmes ici…

Ayant vu plus tôt une publication qui parlait de cette étrange manie qu’ont les gens d’être fiers des succès de leur compatriotes, j’ai tâché de retrouver une phrase de Gombrowicz à ce sujet… pour ressortir des heures plus tard de son journal avec de longs extraits qui décrivent parfaitement la situation québécoise… à ceci de près qu’ils s’agit d’écrits de 1957/1959, qui parlent de Pologne et d’Argentine🙂

Voyez un peu par vous-mêmes ce qui arrive si pour faciliter la lecture on remplace, dans ces deux extraits de texte, les noms des nations discutées…

***

Un Argentin [Québécois] d’instruction moyenne sait bien qu’en Argentine [au Québec] la création est défaillante. – Nous n’avons pas de grande littérature. Pourquoi? Pourquoi y a-t-il chez nous une telle pénurie de génies? […]

Il est un peu surprenant de voir que cette discussion se poursuit solennellement depuis des dizaines d’années et qu’elle est même devenue la controverse essentielle au sein de l’intelligentsia québécoise. C’est le thème d’innombrables conférences et articles. […]
Mais il ne faut pas prendre ces jérémiades au sérieux : ils ont besoin de génies un peu comme une équipe de football, pour gagner un match contre l’étranger. Ce qui les perd, c’est justement le désir de faire preuve d’esprit devant le monde, de l’égaler. Le souci principal de ces artistes n’est pas d’exprimer leur passion et de construire leur univers mais d’écrire un roman « de niveau européen » pour que le Québec, pour que l’Amérique du Nord française ait enfin son œuvre représentative. Ils traitent l’art comme une compétition sportive internationale et ils passent des heures à se demander pourquoi diable le Québec marque si peu de buts.

[…]

Mais qu’est-ce que le Québec? Qu’est-ce que ce « nous »? On ne sait pas trop. Si un Anglais ou un Français dit « nous », cela peut avoir un sens car là-bas, depuis des siècles, on sait plus ou moins ce qu’est la France ou l’Angleterre. Mais le Québec? Un mélange de races et d’héritages, à l’histoire courte, au caractère inachevé, aux institutions, aux idéaux, aux principes et aux comportements encore mal établis, un pays magnifique, c’est vrai, riche d’avenir mais sans forme encore. Le Québec, est-ce que ce sont les indigènes installés ici depuis longtemps? Ou bien au contraire les immigrés qui transforment, qui construisent? À moins que le Québec ce soit justement cette combinaison, ce cocktail, ce mélange, cette fermentation? Le Québec, c’est peut-être l’Indéfinissable? Dans ces conditions, tout ce questionnaire du Québécois – « Qui sommes-nous? », « Quelle est notre vérité? », « À quoi devons-nous aspirer? » – doit aboutir à un fiasco. Car ce n’est pas dans des analyses intellectuelles mais dans l’action – une action solidement ancrée dans la première personne du singulier – que se cache la réponse.

Veux-tu savoir qui tu es? Ne le demande pas. Agis. L’action te définira et te situera. Tes actes te renseigneront. Mais tu dois agir comme « je », comme individu, car tu ne peux être sûr que de tes propres tendances, passions et besoins. Seule une action de ce genre est directe, c’est un moyen de se dégager soi-même du chaos, une autocréation. Le reste n’est que logorrhée, remplissage, schématisation, pacotille, kistch. […]

Il est stupide de penser qu’on peut se constituer une nationalité en suivant un programme. Elle doit venir d’elle-même. Comme la personnalité à l’échelle individuelle. Être quelqu’un, c’est apprendre sans cesse qui l’on est, non le savoir d’avance. La création, on ne peut pas la déduire de ce qui est déjà, elle n’est pas une conséquence…

Witold Gombrowicz, 1959. Journal, Tome II, p.27-31 (II, Mardi.)

***

Rien de compliqué. C’ est tout simple: vivre, vivre, vivre à tout prix. Ne pas mourir! Avouez que c’est un programme tout à fait élémentaire, qui implique quelques petits compléments, comme par exemple: ne pas jouer à la statue; ni à la pleureuse; ni au fossoyeur; ne pas réciter; ni se répéter; ni exagérer; ni couper les cheveux en quatre; ni tonner; ni mugir; ni ironiser. Et surtout: remettre en cause. Remettre en cause notre acquis et, corrélativement, nous-mêmes. Car, quand tout change autour de nous, comment pourrions-nous rester seuls dans une imperturbable identité avec ce qui nous a créés et qui par conséquent ne fait plus partie du présent?

 

Witold Gombrowicz, 1960. Journal, Tome II, p.87 (V, Mercredi.)

***

Une loi simple. La force collective naît d’une certaine concession que chacun parvient à faire de lui-même… Ainsi se crée la puissance de l’armée, de l’État ou de l’Église. La puissance d’une nation. Mais cela s’accomplit aux frais de l’individu.

Et si la nation a une situation géographique et historique qui ne lui permet pas d’accéder à la puissance? Que se passe-t-il alors? […]

Je voulais arriver à ce qu’un Polonais [Québécois] puisse dire avec orgueil : « J’appartiens à une nation mineure. » Oui, avec orgueil. Car vous remarquerez facilement qu’un tel propos peut aussi bien valoriser qu’abaisser. Il me dégrade en tant que membre d’une collectivité, tout en élevant en même temps ma personne au-dessus de cette collectivité : je ne me suis pas laissé prendre; je suis capable d’estimer ma place dans le monde; je sais me rendre compte de ma situation; je suis donc pleinement homme. Alors seulement, soit dit en passant, vous pourriez aimer la Pologne [le Québec] sans réserves, car elle ne pourrait plus vous dévaloriser.

J’ai poussé l’exigence plus loin qu’il n’était jusqu’alors admis. Même les Français, les Anglais et les Américains, qui ont dans ce domaine infiniment plus de liberté que nous, ne sont pas parvenus à poser le problème avec une telle acuité. Il est vrai qu’ils n’en éprouvaient pas le besoin. Ils appartenaient à des nations puissantes, de pointe, à des nations qui, loin de ruiner leur vie personnelle, l’enrichissaient plutôt. Ils pouvaient vivre pleinement leur vie au sein de leur nation. Chez nous, les choses se présentaient différemment; nous ne pouvions pas tolérer que notre passé culturel, notre niveau collectif, notre histoire convulsive, notre misère nationale nous imposent leurs limites. Non, mon but n’était pas que notre patriotisme se relâche jusqu’à atteindre le niveau français ou anglais. Je proposais aux Québécois d’adopter une attitude plus radicale envers leur nation, une attitude originale qui nous aurait immédiatement distingués de la masse des peuples, qui aurait fait de nous une nation d’un style différent et exclusif [inclusif?]. – C’est de la folie! direz-vous. De l’utopie! – Vraiment? répliquerai-je. Et à quoi vous sert donc d’être les plus fervents patriotes au monde? Cela ne vous donne-t-il pas de quoi être aussi les antipatriotes les plus froids? En nous, l’amour de la patrie est chauffé à blanc et notre dépendance à son égard est devenue terrible. C’est donc en nous, et en nous seuls, que devrait apparaître l’antithèse salutaire, la contradiction créatrice qui nous ferait faire un pas en avant.

Ce n’était pas un rêve de ma part. J’étais au contraire fidèle au réalisme qui coule dans mes veines depuis longtemps. Il était pour moi parfaitement évident que les Québécois, épuisés et désespérés par l’histoire de leur patrie, entretenaient au fond de leur cœur un sentiment ambigu à son égard. Ils l’adoraient? Oui, tout en la maudissant. Ils l’aimaient? Oui, tout en la détestant. Elle était pour eux sacrée et maudite, force et faiblesse, gloire et humiliation […]

Sur ce problème terrible, qui en a tourmenté d’autres que moi, on a déjà médité bien des fois. Chacun sait que le progrès, le développement ne sont pas l’œuvre des bien-portants, qui ne se rendent pas compte de grand-chose. Ils sont souvent le fait d’êtres infirmes, exclus de cette chère « normalité ». Un malade saisira mieux l’essence profonde de la santé, car il ne la possède pas, il la désire. Celui à qui l’équilibre intérieur fait défaut peut par là même devenir connaisseur en matière d’équilibre, et le conseil d’un homme faible peut être utile à une solide constitution. Ceux à qui leurs malformations interdisent de rallier le troupeau et qui errent dans les alentours voient mieux le trajet suivi par la harde et connaissent mieux la forêt environnante.

[…]

Un tel changement dans notre attitude à l’égard du Québec serait lourd d’heureuses conséquences. Toute une série de révisions tonifiantes et exaltantes s’ensuivrait, nous assurant pour un bon bout de temps un développement dynamique. Par exemple, la révision de l’histoire du Québec. Je ne prétends pas qu’il faut liquider l’école d’historiens qui étudie le cours de notre histoire sous l’angle de l’existence même du Québec, jugeant positif ce qui l’a favorisée et négatif ce qui l’a entravée. Mais cette école devrait être complétée par une autre, qui considérerait l’histoire sous l’angle du développement de l’homme au Québec. Il s’avérerait alors que ces deux développements, celui de l’État et celui de l’individu, ne sont pas toujours allés de pair et que les périodes les plus propices à la nation n’ont peut-être pas été les plus heureuses pour l’individu. Il apparaît clairement de toute façon que ces deux développements ne sont pas parallèles. Mais ce n’est pas encore là l’essentiel.

L’essentiel serait que nous pourrions enfin dégager au moins un pied de notre histoire et trouver ailleurs un point d’appui, nous qui sommes désespérément enfouis dans ses abîmes. N’étant plus obligés d’aimer et d’adorer la québécité, nous n’aurions plus besoin non plus d’aimer notre histoire. Notre valeur ne venant pas de ce que nous sommes mais de notre capacité à nous dépasser, nous et notre forme actuelle, nous pourrions envisager l’histoire comme une ennemie. Je suis le produit de mon histoire. Mais ce produit ne me satisfait guère. Je sais que je mérite mieux et je n’ai aucune intention de renoncer à mes droits. Ma valeur, je la fonde précisément sur le fait de n’être pas satisfait de mon moi comme produit historique. Mon histoire devient donc l’histoire de ma déformation et je me retourne contre elle. Je suis donc libre envers l’histoire.

Laissez-moi rêver. Ce serait une formidable conquête de l’esprit. Ce serait comme d’échapper au courant de la rivière et de sentir la terre ferme sous ses pieds. Sans compter que ce ton nouveau dans l’historiographie québécoise […] serait une clé dévoilant des pans entiers de notre passé oblitérés jusqu’à présent, et que pour la première fois nous pourrions parler objectivement des grands créateurs de notre personnalité nationale. Allons plus loin encore. Cela signifierait plus ou moins que nous voulons recommencer notre vie depuis le début et que nous cessons de n’être qu’une conséquence du passé. Ce qui, d’un seul coup, nous permettrait de faire face à l’histoire présente, celle qui se joue en nous à cet instant.

Witold Gombrowicz, 1957. Journal, Tome I, p.504-509 (XXIV, Samedi.)

***

Avouez que ça décrit assez bien la Québékoisie, non?🙂

Une réflexion sur “Witold Gombrowicz et le Québec

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